21 juillet 2009

"Ô Jérusalem", un film obsolète

A l'occasion de la diffusion du film Ô Jérusalem, ce soir, par France 2, je vous propose cet article à propos de la soi-disant "impartialité" et surtout la "véracité historique" du film...

Voilà encore un film auquel il est difficile d’échapper, tant il bénéficie, pour son lancement, d’une intense campagne de promotion publicitaire et médiatique. Ô Jérusalem raconte un volet de la première guerre israélo-arabe de 1947-1948. « Le parti pris du film, explique son réalisateur, Elie Chouraqui, sur son site officiel, c’est l’impartialité. (…) Mais comment être impartial ? En restant fidèles à la réalité des faits historiques (1). »

Le scénario s’appuie essentiellement sur le livre éponyme de Dominique Lapierre et Larry Collins (2), paru en 1972. Or, entre-temps, ceux qu’on appelle les « nouveaux historiens » ont trouvé dans les archives israéliennes ouvertes à partir de 1978, de quoi réécrire largement cette histoire, rejoignant d’ailleurs pour une part les recherches antérieures d’historiens arabes. Sans doute l’erreur fondamentale du réalisateur est-elle d’avoir visiblement négligé l’apport, considérable, de 1987 à nos jours, de cette école : Benny Morris, Simha Flapan, Avi Shlaïm, Ilan Pappé, Tom Segev et d’autres (3)…

A la lumière des travaux des « nouveaux historiens », le film Ô Jérusalem donne une vision déformée des faits, en particulier sur cinq points :

- Le récit de la guerre donne à croire que les rapports de force, à l’époque, étaient largement favorables aux Arabes et défavorables aux Juifs : c’est la vieille thèse du petit David face au géant Goliath. Le réalisateur évoque d’ailleurs, sur son site, « une poignée de Juifs » se battant contre « cinq nations arabes ». Or les historiens s’accordent sur la supériorité des forces juives (en effectifs, en armement, en motivation et plus encore sur le plan stratégique) ;

- De ce dernier point de vue, l’événement-clé est la rencontre, le 17 novembre 1947, entre Golda Meir et le roi Abdallah. Le film y fait allusion, mais sans indiquer son résultat : un accord tacite aux termes duquel la Légion transjordanienne, seule armée arabe digne de ce nom, s’engageait à ne pas entreprendre d’offensive sur le territoire accordé par l’Organisation des Nations unies (ONU) au futur Etat juif, en échange de la possibilité pour la Transjordanie d’annexer ce qui resterait de l’Etat arabe prévu. Seule Jérusalem, vouée à un statut international, échappait à cet arrangement – d’où la bataille pour sa conquête. Cet accord israélo-jordanien s’est finalement substitué au plan de partage adopté par l’ONU douze jours plus tard, le 29 novembre 1947 ;

- Ô Jérusalem se conclut par un bref texte indiquant, entre autres contresens, que 700 000 Palestiniens ont quitté leurs foyers à l’appel des dirigeants arabes. C’est ignorer l’apport principal de Benny Morris, qui a démonté cette version relevant de la propagande. Les archives, prouve-t-il, ne recèlent aucune forme d’appel national, palestinien ou arabe, à la fuite ; de même l’enregistrement intégral par la BBC des programmes des radios arabes. Et si, dans les semaines suivant le plan de partage, 70 000 à 80 000 riches Palestiniens s’en vont volontairement, ensuite il s’agit bien d’expulsions. Un document des Services de renseignement de la Hagana, daté du 30 juin 1948, estime à 391 000 le nombre de départs et en attribue 73 % à l’action des forces israéliennes. A partir de la reprise des combats, le 12 juillet, la volonté d’expulsion ne fait plus le moindre doute : elle va, d’ici à la fin de l’année, vider le territoire conquis par Israël de quatre cinquièmes de ses habitants palestiniens (4) ;

- Benny Morris analyse même, dans ses livres, ce qu’il appelle le « facteur atrocité ». Ô Jérusalem a le mérite de consacrer une scène au massacre commis à Deir Yassine par l’Irgoun et le groupe Stern, qui se serviront d’ailleurs de leur crime pour répandre une peur propice à l’exode. Mais la prise de Deir Yassine, comme celle de Castel et d’autres villages dominant la route de Jérusalem, s’inscrivait bien dans une offensive généralisée, dite « plan Dalet », destinée, à partir de la fin mars 1948, à élargir le territoire d’Israël et à en « homogénéiser » la population. Au prix de bien d’autres massacres….

Laissons à d’autres, plus compétents en matière de critique cinématographiquee, le soin de juger les qualités et les défauts cinématographiques. Sur le plan historique, en tout cas, Ô Jérusalem est obsolète.

Dominique Vidal

(1Site officiel du film.

(2) Dominique Lapierre et Larry Collins, Ô Jérusalem, Pockett, Paris, 2006.

(3) Cf. Le Péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, L’Atelier, Paris, 2002.

(4) Benny Morris, The Birth of the Palestinien Refugee Problem revisited, Cambridge University Press, 2003.

Source: Le Monde Diplomatique

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